D’un territoire de polyculture à une terre de vergers
Des mûriers et de la vigne avant les arbres fruitiers
Le paysage agricole que nous connaissons aujourd’hui à Mirmande est le résultat de transformations profondes. Bien avant que les pêchers et les abricotiers ne deviennent caractéristiques de la commune, l’agriculture mirmandaise reposait sur une polyculture associant céréales, élevage, vigne et productions destinées à l’autoconsommation.
Au XIXᵉ siècle, une activité domine particulièrement l’économie locale : la sériciculture, c’est-à-dire l’élevage du ver à soie. La culture du mûrier, dont les feuilles nourrissaient les vers, occupait alors une place considérable. La commune de Mirmande rappelle elle-même que la sériciculture constituait au XIXᵉ siècle « la richesse principale de la région ».
La vigne occupait également une part importante du territoire.
Mais, dans la seconde moitié du XIXᵉ siècle, cet équilibre économique se fragilise. Les maladies du ver à soie et la concurrence étrangère entraînent le déclin de la sériciculture. Dans le même temps, le vignoble est durement affecté par les maladies, notamment le phylloxéra.
Le territoire doit donc progressivement rechercher de nouvelles productions. Le rapport de présentation du PLU de Mirmande résume parfaitement cette transition : le terroir, « mis à mal par la crise de la sériciculture et les maladies de la vigne », connaîtra un nouveau développement grâce à l’arboriculture fruitière.
C’est dans ce contexte qu’apparaît un personnage déterminant de l’histoire agricole de Mirmande.
Charles Caillet, pionnier du pêcher
Charles Gabriel Caillet naît à Mirmande le 22 août 1897 et meurt en 1982.
Très jeune, il s’intéresse à une production encore nouvelle pour la commune : le pêcher.
Selon la mémoire locale, Charles Caillet plante ses premiers pêchers avant son départ pour la Première Guerre mondiale. Cette plantation, qui reste à dater précisément, se situerait donc dans les toutes premières décennies du XXᵉ siècle.
Le rôle pionnier de Caillet n’est cependant pas seulement transmis par la mémoire orale. Une source de presse consacrée à l’histoire de Mirmande lui attribue explicitement l’introduction de l’arboriculture autour du village et évoque la transformation du paysage par les fleurs de pêchers.
Cette innovation est importante. Il ne s’agit plus simplement de posséder quelques arbres fruitiers autour d’une ferme pour la consommation familiale : l’arbre fruitier devient progressivement une culture agricole et une source de revenu.
Le pêcher trouve dans le secteur de Mirmande et de la basse vallée de la Drôme des conditions particulièrement favorables. La proximité du Rhône et de la Drôme, la qualité des terres de la plaine, le climat et, progressivement, la maîtrise de l’irrigation permettent le développement de véritables vergers.
Charles Caillet ne se limite pas, selon la mémoire locale, à la production. Il participe également à l’organisation collective de la filière fruitière, notamment autour de la coopération fruitière de Loriol. Son rôle y fut suffisamment important pour que son souvenir ait été honoré par une mosaïque dans la coopérative. Cette partie de son parcours mérite encore d’être précisément documentée dans les archives de la coopérative.
Il représente ainsi une figure particulière de l’innovateur agricole : introduire une production nouvelle, la développer puis participer à l’organisation de son débouché économique.
Au début du XXᵉ siècle, l’agriculture de Mirmande repose encore largement sur la polyculture, la vigne et les vestiges de la sériciculture. La culture commerciale du pêcher y représente une perspective nouvelle, mais se heurte à une difficulté agronomique majeure : la nature calcaire des sols.
Charles Caillet (1897–1982) entreprend, avant son départ pour la Première Guerre mondiale, de planter ses premiers pêchers.
À son retour du conflit, il constate que les arbres, plantés sur leurs propres racines, présentent un jaunissement prononcé du feuillage. Ils souffrent de chlorose ferrique.
Les sols de Mirmande, dont le pH peut atteindre 8,2, présentent en effet des conditions défavorables à l’assimilation du fer par le pêcher franc. Bien que présent dans le sol, le fer devient difficilement accessible aux racines. La production de chlorophylle diminue, les feuilles jaunissent, la croissance ralentit et la pérennité du verger se trouve compromise.
Mais Charles Caillet est un observateur de la nature.
Il remarque que des prunelliers poussent spontanément dans les mêmes terrains calcaires, sans manifester les difficultés rencontrées par ses pêchers.
Le prunellier (Prunus spinosa) et le pêcher (Prunus persica) appartiennent au même genre botanique, Prunus, au sein de la famille des Rosacées.
Il imagine alors utiliser un prunier adapté au milieu comme porte-greffe du pêcher, afin de conserver les qualités fruitières de ce dernier tout en bénéficiant d’un système racinaire mieux adapté au sol.
Il tente l’expérience. La greffe réussit.
Cette réussite ouvre, selon la mémoire locale, la voie au développement de la culture du pêcher sur les terres calcaires de Mirmande.
L’innovation est remarquable par sa démarche : Charles Caillet part d’un problème concret, observe les végétaux naturellement adaptés à son environnement, formule une hypothèse, puis la vérifie par l’expérimentation.
Il ne modifie pas le sol pour l’adapter à l’arbre : il adapte l’arbre au sol grâce au choix du porte-greffe.
Cette démarche contribue à expliquer comment une culture initialement handicapée par les conditions pédologiques locales a pu devenir l’une des productions emblématiques de Mirmande.
Charles Caillet participe ensuite à l’organisation de la filière fruitière, notamment à travers son rôle de fondateur de la coopérative fruitière de Loriol, selon les témoignages locaux.
Son parcours illustre ainsi deux formes complémentaires d’innovation : l’innovation agronomique, par l’adaptation du matériel végétal au terroir, et l’innovation économique, par l’organisation collective des producteurs.
DE L’INNOVATION AU PAYSAGE ARBORICOLE
Le développement des vergers
L’exemple des pionniers est progressivement suivi par d’autres agriculteurs.
L’arboriculture se diffuse et transforme profondément le territoire. Les arbres fruitiers remplacent progressivement certaines parcelles autrefois consacrées à la vigne, au mûrier ou à la polyculture.
Le phénomène dépasse d’ailleurs Mirmande. La zone de confluence constituée par Loriol, Livron, Mirmande et Cliousclat devient un véritable bassin arboricole.
Le verger y est d’abord diversifié. Une étude consacrée à l’agriculture de la vallée de la Drôme indique qu’il associait historiquement des fruits à pépins — pommes et poires — et des fruits à noyau — pêches et abricots. Il s’est ensuite davantage spécialisé dans la pêche et l’abricot.
L’arboriculture transforme non seulement l’économie mais également le paysage de Mirmande.
Au printemps, la floraison des pêchers et des abricotiers devient l’un des éléments caractéristiques des abords du village. Au cours du XXᵉ siècle, le verger devient ainsi indissociable de l’image de Mirmande, au même titre que ses coteaux, ses bois et son village perché.
Une arboriculture qui se modernise
Après la Seconde Guerre mondiale, l’arboriculture change progressivement d’échelle.
La sélection variétale s’accélère. Les techniques de taille et de conduite des arbres évoluent. L’irrigation se développe. La mécanisation facilite le travail du sol, les traitements et une partie des opérations culturales. Les techniques de protection contre les maladies et les ravageurs progressent également.
La production fruitière devient une activité de plus en plus spécialisée nécessitant technicité, investissements et organisation commerciale.
L’importance prise par les vergers est déjà manifeste pendant la Seconde Guerre mondiale. Les témoignages concernant Charles Caillet et la Résistance indiquent que sa ferme servait de point d’accueil et de répartition pour des personnes qui pouvaient ensuite être placées chez des exploitants agricoles voisins comme bergers ou arboriculteurs.
L’arboriculture était donc devenue, dès les années 1940, une activité suffisamment développée pour constituer une véritable source d’emploi local.
De nouvelles évolutions
À partir de la fin du XXᵉ siècle, le modèle arboricole connaît à nouveau de profondes mutations : concurrence nationale et internationale, augmentation du coût de la main-d’œuvre, évolution des normes, diminution du nombre d’exploitations, attentes environnementales et changement climatique obligent les arboriculteurs à adapter leurs pratiques.
Mais l’innovation continue.
L’agriculture biologique, les circuits courts, la vente à la ferme et la transformation des fruits constituent de nouvelles formes de valorisation. À Mirmande, les Vergers de la Bouligaire illustrent par exemple cette évolution avec une production biologique diversifiée de cerises, abricots, pêches, nectarines et mirabelles, complétée par la fabrication de nectars.
D’autres systèmes associent désormais l’arbre fruitier à d’autres productions. Le projet Aux Sources de Mirmande combine ainsi arboriculture, maraîchage, petits fruits, plantes aromatiques, pâturage et fertilisation organique dans une logique agroforestière.
Une histoire qui continue de s’écrire
En un peu plus d’un siècle, l’arboriculture a donc profondément transformé Mirmande.
Du mûrier au pêcher, de la vigne au verger spécialisé, puis du verger intensif vers des systèmes plus diversifiés, chaque génération a dû inventer une nouvelle manière de produire.
Charles Caillet symbolise remarquablement le début de cette transformation : un jeune agriculteur plante des pêchers là où cette culture n’était pas encore installée, puis participe au développement d’une véritable économie fruitière.
Les générations suivantes ont perfectionné les variétés, les modes de conduite, l’irrigation, la mécanisation, la protection des cultures et la commercialisation.
Aujourd’hui, une nouvelle étape se dessine : agriculture biologique, agroécologie, adaptation climatique, nouvelles techniques culturales mais aussi valorisation plus complète de l’arbre, au-delà du seul fruit.
L’histoire de l’arboriculture mirmandaise n’est donc pas seulement l’histoire d’une production agricole.
C’est l’histoire d’un territoire qui, confronté à plusieurs crises agricoles, a su se réinventer grâce à ses arbres et grâce aux femmes et aux hommes qui ont osé innover.
